18/02/12

Une femme dans les livres.

Du temps gagné sur le temps perdu:
Il aimait cette femme
Agée de deux ans
De moins que sa propre maman.

Il se disait qu'au moins
Il avait cette flamme
Au coeur et dans les yeux
Qu'il n'avait à choisir
Entre l'une des deux.

Elle vivait dans les livres
Respirait sous un globe
Elle n'était qu'une image
Et sa voix monocorde

Savait parler d'amour,
Savait parler d'amour.

Cette enfant du mensonge
Mourut comme dans un songe
Il la suivit de près:
Overdose de cachets.

Et sa mégère de mère
Vécut plus de cent ans
Sans pleurer son enfant
Regrettant ses amants,

Bien moins agés que lui,
Bien moins agés que lui.

04/12/11

Lancé.

Pêché d'orgueil et regards mal placés,
Je tends la perche,
Je suis en reste.

Combien de jours pour l'éternité?
Toujours écrire,
Toujours bûcher.

Ma vie s'arrète là où elle commence,
Vienne le temps,
Des récompenses.

Je suis artiste sans guitare,
Combien de nuits,
Pour les beaux jours?

Je ne ferrais pas marche arrière,
Allongé sous,
Le reverbère.

11/11/11

L'enfant souillé.

11/11/2011.
22h45.
Sprouts/Steve Mc Queen.

Comment l'écraser,
Cet enfant souillé?

Contourner l'obstacle,
Eviter les tacles.

Fuir le sort malin,
Ecraser de la main,
La mouche au regard vert.

Puis partir sans mot dire,
Ni personne avertir,
Loin de ce sale enfer.


Comment lui dire Adieu,
A cet enfant pouilleux?

Le teindre et puis le tordre,
Au bout d'une cordellette,
Aux couleurs du malheur,
Et puis lui faire la peau.

Lui qui fait tant le beau,
Le mordre où ça fait mal,
L'écraser sur la table,
Lui, cet enfant instable.


Le voir vomir debout,
Sa purée et le mou,
Qu'on lui aura jetté,
S'il l'a mérité.

Le finir à la crosse,
Lui enfoncer les broches,
Dans les cotes de sorte,
Qu'il aille rôtir ailleurs.


Que demain sonne l'heure,
De la récréation,
Et nous contemplerons,
Son cadavre sans vie,
Et nous nous réjouirons.

Et nous nous réjouirons,

Et nous nous réjouirons,

Et nous nous réjouirons,


D'avoir enfin gagné,
Tous les matchs truqués,
D'avoir ôté la vie,
A cet enfant maudit,

Maudit,

Maudit,

Maudit.

01/11/11

Grégory / Chanson.

J'ai jeté aux orties
Mon lit, ma femme
Et ce qui va avec.

Il ne reste que l'ennui
Pour me tenir chaud
A la tête.

Sans effort et sans sourire
J'ai creusé ce trou
Où depuis je dors.

Le marteau et les clous
Je m'isole dans
Mon coffre-fort.


Paresse Ô paresse,
Ô reponds moi,
Tu laisses le veuf
Derrière toi.

Paresse Ô paresse,
Ne fais pas ça.
Tu tiens en laisse
Le soldat.


Et dans ma tour d'ivoire je n'ai plus rien à boire.


Comme on prend le pli,
Le mauvais chemin
Vers le cul de sac.

J'ai tué mon meilleur ami,
Volé son fils,
Violé sa femme.

Entre vous deux j'ai choisi:
Le cri du coeur,
La mort dans l'âme.

Il ne fallut pas cinq minutes
Pour provoquer
Ce drame.


Paresse Ô paresse,
Ô reponds moi.
La main aux fesses,
L'épine dans le bras.

Paresse Ô paresse,
sans regrets,
Tu cours toujours après
L'enfant soldat.


Et dans ma tour d'ivoire je n'ai plus rien à boire.


Comme la chanson se termine
Je regarde mon père
Dans le noir.

Dans un souffle, je devine
Ma mère derrière
Le miroir.

Ils ne parlent plus de moi,
Ils ont enfreint la loi,
Je reste seul, dans la mouise.

Le fric est parti avec eux,
L'amour aussi,
Mais sans moi.

L'amour aussi mais sans moi,

L'amour aussi mais sans moi.

la la la la la...

Et dans ma tour d'ivoire je n'ai plus rien à boire.

La la la la la.

29/10/11

Mon travail.

Aujourd'hui j'ai jeté mon travail,
Debout, sous la mitraille.

Je garde le souvenir d'une vie qui expire.

Seigneur! Seigneur! Comment nourrir mes enfants?
Et moi et la faim, dedans?

Je garde l'odeur d'un bouquet sans ses fleurs.

Demain, je serai un artiste.
Mais quoi! Pourquoi serai-je triste

De n'avoir pas trouvé patron à mon pied?

Seigneur! Seigneur! Vous qui vous en fouttez
De vos enfants damnés,

Allez porter la croix!
Moi, je suis sans emploi!

Nous pouvions à nous deux sauver le monde un peu,
Mais vous preferez bien ce drôle de petit jeu.

O Seigneur assassin,
Petit démon malsain!

Vous ne m'aurez causé que peines, douleurs, nausées!

15/09/11

Martial.

Le monoplace se hissait lentement le long de le dune, battue par les vents et la pluie d'une soudaine averse. On y voyait rien et le décollage, prévu pour le lendemain matin, semblait compromis. Risqué même. De fait, le chef de brigade envisageait une sortie honorable: comment virer tous ces badauds, journalistes et officiels en cas d'annulation? Il risquait sa place, le savait, mais à six mois de la retraite...

C'était toujours plus agréable que ces saletés de passeurs qu'il avait du débusquer des années durant et qui lui avaient bouffé un œil!

Les clandestins c'est la vie, il y en aura toujours, il y en a partout, mais pas crever dans une citerne ou finir au tapin comme ces gosses.! Manque de bol, il était trop gentil, le brigadier, et on savait bien qu'il les laissait passer, les Afghans et les autres. Il claquait les dealers mais après tout, on pouvait bien vivre on ou voulait, même chez lui, ça lui était bien égal.

Balancé...on l'avait balancé à ses chefs le jour ou deux mastards lui avaient cassé la gueule sur les quais. En plein jour et devant témoin, ces mecs récupéraient leurs du: trois gosses planqués sous des couvertures que Martial n'avait pas voulu voir et qui leur devaient du fric. Et boum!!! Pleine poire le cou de boule! Dix jours d'arrêt et tout le monde au poste: fallait bien s'expliquer.
Dans un anglais parfait, les truands vous racontaient les magouilles du gendarme, comment il vous piquait 15 ou 20 mille balles et vous faisait chanter du style « fais gaffe, tu passeras plus personne et j'ai des relations etc.. »!

On en déduisait donc que cet ancien boxeur favorisait l'émigration clandestine depuis sa prise de fonction et qu'il utilisait des méthodes pas toujours très nettes. Hoptroptard! La préfète préférait une mutation à un scandale et le pauvre homme assurerait donc la sécurité des cérémonies commémorant le centenaire de la traversée. LA traversée, bien sûr, Blériot et toutes leurs conneries! A Calais, ville de Sangatte, des campements et donc...des passeurs qui lui foutaient en l'air 30 ans de carrière dans l'armée!

Sur la dune, le coucou trônait sur la ville comme l'empereur d'un pays misérable. On ne savait même plus piloter des engins pareils, c'était risqué. Comme traverser l'Europe et finir au poste ou en centre, ou même mort avant d'arriver. Mais il fallait y aller, et tout le monde savait qu'on savait que finalement, Kaboul ou la taule, on ne choisit pas son camp dans ces conditions.

On laisse tomber la neige.

FIN.


Excellent voilier, le Milan Royal semble parfaitement maîtriser les airs. Profitant des courants aériens, les ailes fortement courbées, la queue servant de gouvernail, il parcourt inlassablement son territoire. Plutôt mauvais chasseur, il a tendance à parasiter d'autres rapaces auxquels il dérobe les proies. Espèce relativement rare, en diminution et essentiellement européenne, le Milan Royal est en partie sédentaire: certains individus pourtant hivernent de l'Europe méditerranéenne à l'Afrique du Nord.

(Les oiseaux rapaces / Phlippe Garguil / Editions Jean-Paul Gisserot 1990/2003)

14/09/11

Nanterre, navarre, nul et non avenu.

Santé!

Au point où j'en étais, personne ne viendrait plus. Ou alors sur Facebook, histoire de prendre des nouvelles de ma mère et de mon héritage. Sans plus. Ni famille, ni ami, ni avocat.... et aller voir les assos? Témoigner? Elles sont un peu spéciales ces assos, et toutes plus vindicatives les unes que les autres, j'exagère à peine. On y parle de viol, de mort, de chimio mais pas du fond du problème: quand saura-t-on où l'on va?

Ces lignes sont destinées à être publiées et je me dis alors que je devrais peut-être tenir un journal. Oh, non! Pas ce site pourri que j'alimente pour passer le temps, que personne ne lit et qui me donne l'illusion d'être une star, non non. Quelque chose d'un peu organisé, qui révèlerait à eux-mêmes, en quelque sorte, les doutes et les troubles qui sont les miens et me donnerait, par la même occasion, un sentiment d'objectivité, de réalisme. Car tout va si vite en psychiatrie, même à vingt à l'heure. Donc, pas de conneries. Quant au réalisme, dire quoi au juste? Les insomnies, crises de nerfs, accès de violence, la clope et les cafés à longueurs de journée...Où ce truc vaudou qui me tombe dessus au bel âge, celui des échecs ,bien sûr, mais aussi des amours et des joies, des espoirs et de la vie sans argent? Qu'importe, on ne part plus à mon âge, comme ça, sur les routes. Je ne suis pas fou. Et j'ai le sentiment qu'on m'a fait payer ma liberté, ma passion pour le rock et, accessoirement, les dettes d'une famille qui sûrement décida que je n'étais pas des leurs, eux les pauvres, les petits épargnants. Alors la maladie, la folie...je n'ai rien à en dire car le sujet n'est pas là. Cela me concerne moi, d'abord, et les autres ensuite.

Non, personne ne viendra plus. Mais je serai peut-être écrivain.

Car ça commence comme ça, par un disque un peu hot d'un groupe un peu hype et le beau-père ne comprend pas. Il scrute, m'emprunte la pochette et comme il ne connait pas l'anglais, la tourne et la retourne dans tous les sens, on sent qu'il joue les durs, en gros, ou bien les mecs sympas. Mais ce disque lui échappe, comme vingt ans après j'ai échappé à Navarre. Ils n'ont pas compris. Alors ils m'ont viré, puis repris, puis relâché et ça je l'avais bien senti, rien qu'à suivre les évolutions du traitement, les ordonnances, quoi. Ils sont largués, les psys. On a sa dose, ça va. Et quand ça pète, on change et on remet ça six mois après. Les traitements changent au gré des envies des toubibs et moi, je souffre toujours du même truc. Et ça les énerve quand y a pas de résultat, l'ordonnance s'allonge et toi tu fermes ta gueule.

Et quand tu fermes ta gueule, on en déduit que tu vas mieux.

Mais mon beaup, lui, préférait Borg, Platoche et les BMW à la New-Wave. Ce vinyle l'inquiétait, rouge comme ça avec trois mecs difformes et un titre à la con: POR-NO-GRA-PHY-THE-CURE. T'imagines c'que ça fait dans la tête d'un plouc de lire ça, quand on est fan de télé-foot et des chansons paillardes. Mais bon, j'étais grillé!!! A moi les punkettes! Il irait même jusqu'à surveiller, en fait pas longtemps après, si je perdais vraiment mon pucelage avec la jolie blonde, là, ou si je m'engageais dans l'armée. A cet âge, il faut de la discipline. Je suis ado, dans les 15/16, et on me ferrait payer les Docks, les joints et la jeunesse des années après. La jolie blonde aussi, qui convolerait avec l'ennemi, les beaufs du rock normand et bien sûr la cocaïne. Peut-être même le soir où, désemparé, je l'appellerais de la cabine de Ste Anne pour me faire raccrocher au nez. Dix ans cocue? Chacun son tour mon bonhomme, la prochaine fois tu donneras des nouvelles.

On est passé au néo-folk, Daniel Johnston et les Beach Boys. Et tu nous remballe les Buckley père et fils.

Mais ça a du bon , psy, en fin de compte. On parle toujours de toi à la télé, plutôt en bien, des fois t'y passes, même, à la télé (suivez mon regard) et on peut toujours discuter, argumenter voir même contredire, tu nous réponds toujours la même chose: huit ans d'études, professionnel, jamais entendu parler de vous. Alors y a pas de raison, on balance: chez moi, c'est bac + 2, et deux guitares/basse/batterie. Sorbonne et tout, hein! On n'est pas de mariolles!

Comme ça, des fois, on se demande ce qui pourrait faire plaisir. Aux autres, un peu, mais aussi à soi. On est un peu christique, on veut changer le monde, tout ça. Alors bon, Normal Sup', Sciences Po, l'Ena et après tout on est pas plus con qu'un autre. Après, c'est l'Onu ou le Nobel de la Paix.
Pour le reste, comme on reste ouvert, on a bien le temps. Le mariage, les gosses et la poésie, les vacances à la mer. Ca fait ça à tout le monde, même Bush a eu des flashs comme ça. Sarko peut-être? Mais à quarante ans, tout le monde est pas gouverneur du Texas, ni maire de Neuilly et donc on y va, ou non, puis si mais enfin non ça n'est pas sérieux, on remet ça à plus tard.

On verra bien.

N'empêche, s'entendre dire de partout qu'on est ni médecin ni avocat, qu'on a les droits qu'on mérite et que c'est mieux que rien, ça vous démange de mettre des baffes. En résumé: une pension à 700 euros, les apl et c'est marre. Mais prends ton traitement, places tes économies et les services sociaux s'occupent de tout. Un psychotique, un pauvre en général ou un handicapé passe son temps à demander. C'est très aliénant. Certains adopteront la technique éprouvée du « c'est trop tôt je ne suis pas prêt » et resteront dans la merde. D'autres insistent un peu plus, c'est mon cas, parfois à coup de taloches mais ça marche plus ou moins.:j'ai toujours de quoi manger, un portable, un pc, la zique etc...Mais cool! Faut pas pousser mémé, deux mois pour déménager et encore c'est pas gagné. On appelle ça les rendez-vous extérieurs, chez les curateurs: ils ont pas le temps de vous rappeler et les agences attendent. Le temps de faire les comptes, parait-il. C'est pourtant vite fait: 700+250=950 euros nets par mois. Après on peut discuter, négocier, marchander: tu piques sur les placements, combien les forfaits, les soins et la bouffe et il reste plus rien. Au moins, on risque pas le découvert.Même ça c'est compliqué, comme être a l'heure aux visites mensuelles, d'où qu'elles viennent. On peut parler d'intégration après ça, mais on a plus le temps: on traine.

Le rock, donc. La grande affaire de ma vie, jusqu'à me ruiner en bouquins et en disques, en guitares et autres 4pistes pour finalement pas grand-chose de concret. Le problème de mes proches aussi, parce qu'on écoute pas ça en bonne sœur. Soirées drague, fumette et autres et ce vieux relan familial tendant à considérer tous les musiciens comme des pédales à rangers. Pas sérieux tout ça. Et pas de bol, moi j'aime ça les pédales, et aussi les cheveux longs, ou très courts. Je danse aussi le hip hop avec les arabes, j'écoute du blues et j'aime pas qu'on m'emmerde, sinon ça gicle. A la limite, je leur avais rien demandé, j'me casse et c'est tout. En fait, j'attendais que ça au lycée, finir au pensionnat avec mes potes, pépère. Mais les parents s'inquiètent, c'est bien connu. Et c'est pour ton bien, comme l'hp.

Je vous raconte tout ça mais à la base, j'aurais du devenir journaliste. Intégrer une école. La vie en décida autrement, les voyages se ferraient en solo. Paris, Bordeaux , Londres, les vacances en Espagne et tous ces souvenirs et toujours en quête. On cherche quoi? La bonne chanson, la fille amoureuse, le super bouquin. Toujours. Et les gens s'inquiètent, il est malade et il est chiant. Il fait la gueule. Il parle pas. C'est un bourgeois. J'aime pas sa tronche. Ni sa bagnole.

Il est nul.
Il travaille pas, ou alors il est ministre.
Il est pistonné.
Il veut ma place.
Etc...

La plaie.

Voilà comment on arrive des année après, à quarante balais sonnés, à écrire son premier roman en écoutant Johnny Cash au player et heureux d'être en vie. Même plus inquiet, car on vous protège, on vous gère mais la mort et là toujours et elle rôde. Elle fait son lit dans le vôtre, celui des regrets, du service et des contritions. Elle est la plus forte car elle a déjà gagné. Elle vous attend et vous finirez seul à jouer avec votre merde dans un hospice, à supporter les élèves infirmiers et les petits soldats, la haine et la bêtise de gens montés les uns contre les autres, pour rien. Ou bien si: pipi caca la bonne et moi. Ils ont peur de la mort, et c'est pour ça qu'elle gagne du terrain et aussi sur les religieux censés nous libérer d'elle, cette pute, qui vous fait payer les crimes commis par sa main et vous juge à Nanterre, Sainte-Anne ou dans les commissariats parisiens . Parfois en garde à vue. Ou en taule. Comme ça, tout le monde attend son chèque mais rembourse à la fin. C'est la cagnotte du Diable et, Seigneur, avez-vous pardonné les marchands?

Ils sont vexés. Nous paierons l'addition et elle sera salé. Pour les petits, surtout. Enfants qui achèteront du soleil...

L'histoire commence à Nanterre, à la mort de mon père.

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Ils dorment tous à cette heure, normalement. Sauf les gardiens, les infirmiers quoi. Je ne me doute de rien et m'étonne qu'on m'appelle par mon nom de famille: ma mère à passé un coup de fil et je dois lui répondre. Alors je compose le numéro, ou eux le composent peut-être et sa voix me parle de mort et de papiers. Dans mon esprit tout est lié: mon père est crevé et on me parle d'héritage, comme ça on se fait pas chier. Elle veut me voir mais elle ira se faire foutre, je crois même que je lui demande l'adresse du notaire. Je raccroche et un maton insiste auprès d'elle pour qu'elle vienne, ce qu'elle ferra à deux reprises.

Je m'en fous, qu'elle meure. Elle peut bien m'annoncer que je suis milliardaire et bien je m'en bats les couilles. Qu'ils crèvent tous, qu'ils aillent au Diable. Je ne pense même plus à me soigner, moi qui courais les toubibs deux ans avant. Mais les médecins sont trop riches: ils refusent du monde.
Elle viendra donc une première fois, puis une seconde à quelques jours d'intervalle. La seconde fois sera même précédé d'un appel d'une sœur mystérieuse m'annonçant Navarre. Je suis fils unique et là aussi, je m'en fous.

En fait, passé 6 heures le matin, je passe mes journées dehors, à voler de la bouffe et donc je passe également pas mal de temps chez les flics. Grivèlerie d'aliments. Dès fois ça tourne mal et on m'envoie des beignes, pas les agents, mais les commerçants. Ou bien les vigiles me laissent filer en douce avec un coca et un sandwich et c'est marre. Mais j'en suis à deux convocs au tribunal et je n'ai pas non plus l'intention de m'y rendre. La prison maintenant!!! J'ai aussi bouffé gratuit dans les brasseries et c'était à peu près le même résultat. Sauf que je suis trop sale désormais et qu'on ne me laisse plus rentrer. Je n'ai jamais fait la manche, ou bien trente secondes et c'est chiant. Ça ne paie pas.

On rallume les lumières du foyer et on vient me chercher. Je ne suis même pas surpris, je dormais comateux comme depuis deux ans. Vous allez voir un médecin et là tu négocie direct mais il veut rien savoir et t'as déjà compris: hp. On y va, comme il paraît que c'est pour constater ta maigreur. Ca ressemble à une interpellation, ni plus ni moins,

Ste Anne, l'Essonne, Navarre: tous pareils. C'est sale, tout le monde s'en fout et personne te parle. Quinze ans après, je n'ai toujours pas vu de psychanalyste mais je prends toujours leur dope et je pèse cent kilos. On m'a même conseillé un régime, t'as pas l'impression qu'on se fout de ta gueule. Et que des barges là-dedans, pas tous très zen en plus. Chambre à deux, chiottes dégueulasses, nourriture infect et brimades quotidiennes. Certains infirmiers semblent y prendre plaisir et nous traitent comme des clebs. Avec les insultes svp.

On vit en asile comme on meurt dans la rue: personne ne viendra vous ramasser ou bien, il faudra casquer. J'en suis à deux héritages négociés dans mon dos et je dois signer, bien sûr, comme devant un juge des tutelles ou même pour un contrat bidon d'hôpital de jour:déclaration sur l'honneur certifiant que tu prendras ton traitement, dépistage vih contre ton grès et dont tu attendras à vie le résultat, sécu, assistante sociale et conseillère anpe qui à pris connaissance de ton dossier etc...etc...Ils ont plus qu'à boucler mon compte et je passerai plus de dix ans sans carte bleue mais avec un livret A à la place. Bien entendu, les traces auront disparues du Tribunal quand ta mère lâchera l'affaire et passera le relais à une asso. Pas d'accord? Pas grave, tu signes quand même. On dit comment chez vous? Fucked up.

J'aurai passé dix ans dans une piaule isolée du monde avec une mère hypocondriaque et un beauf alcoolique. A la fin, je ne savais même plus me servir d'internet ou d'un téléphone portable! Le matin au bar, à l'ouverture et couché à dix heures à prendre des bains pour m'occuper, à ramasser des pommes et faire les courses. Sans la musique, j'aurais tué quelqu'un ou foutu l'feu à leur baraque. Plus là pour personne et j'vous raconterai plus tard pourquoi, au juste, j'ai passé auparavant un an dans la rue, viré de chez moi, de partout, à diner dans les poubelles des halles pour éviter de tapiner. En gros, j'ai battu mes parents.

Je me demanderai toute ma vie pourquoi ce jour d'été 96, attendant le bus qui devait me ramener chez moi, je fis marche arrière au moment de m'adresser à un homme de loi, un tribunal, quelque chose quoi. Et pourtant j'étais parti pour. Mais j'ai pris ce putain d'autocar et certainement, sur ces routes de campagne qui ne mènent nulle part, ils ont liquidé mon orgueil à la manière des dealers que je fréquentaient au lycée, sans dope, sans femmes mais me prodiguant des soins et m'apportant un confort matériel sans comparaison avec la crasse du Chapsa. On apprend bien à un vieux singe à faire des grimaces, quand on maîtrise la langue du fric et des promesses d'ivrogne. Je reprendrais mes études, on dira dix ans et on verra bien, le temps de dilapider l'héritage paternel.

La famille, les amis et les ex font semblant désormais de s' intéresser à ton cas. Pourtant tu ne demandes plus rien, tu ne squattes plus mais tu n'es plus rentable: envolées guitares, vacances, bagnoles et soirées chichon, un jour ils te réclameront leur pognon s'ils l'osent. Même ton boss tourne la tête en centre ville ou dans son festival, aujourd'hui il colle les affiches de la mairie. Chacun son tour.15 ans la retraite, ton compte est bon et merde pourquoi j'ai pas fait l'armée! Ca m'aurait évité de sauter dans mon slip, ou à l'élastique, du haut du Pont-Neuf, de marcher sur des braises et donc de finir avec des ampoules et les ongles des pieds qui se décollent tout seuls.

Un jour, un psy m'a dit qu'il y avait la galle à Nanterre.

Dans ce torrent de merde qui semble me balayer comme les tempêtes le font des digues de Vendée, j'ai le souvenir de ce type, un facteur, un voisin, qui piquait des BD à son centre pour m'en filer une chaque semaine: Pif gadget, je devais avoir 7 ou 8 ans. On disait de cet homme qu'il était fou, qu'il battait sa femme, qu'on l'avait vu en pleine nuit dans la rue en kimono rose et sans clefs, qu'il pratiquait le Karaté, peut-être buvait-il, je ne sais pas...Mais il se serait suicidé lui qui des mois ou des années durant glissait sous ma porte et à mon insu de quoi me faire rêver une semaine entière et Rahan peut bien être chassé du clan je m'en fous! On s'est bien marré avec les catapultes et les oeufs carrés. Dans cette zone, donc, je me dis que le sourire de ce bienfaiteur, comme d'autres, me fît un jour boire le vin du beau-père qu' on me servait sans mot-dire et d'un regard d'un seul déclarer la guerre à toute la tribu, eux qui m'avait appris à jouer au con et me considéraient désormais comme un de leurs nombreux larbins, les pauvres!Ce regard et la grimace qu'il me retournait scellaient comme un pacte de non- agression mutuel entre deux figures issues des pires fantasmes de la TNT: le fils prodigue et le beaup fusionnel. Ma mère, entre nous, comprenait-elle quoi que ce soit? Pour moi, elle ment.« J'ai comme un grand fils aujourd'hui... » disait-il! Et bien mon gars tu ne savais pas à cette heure, et moi non plus, que tu finirais à ton tour chez ta tendre maman, dans une cave ou à squatter chez une meuf, quand la mienne de mère t'aurait balancé avec 50 balles en poche et qu'a priori tu ne toucherais plus rien des assurances vie. Et si j'ai bien compris, tu n'a même pas de quoi payer un divorce mais tu parades désormais chez Leclerc en bagnole de sport, une occase bien entendu, déguisé en cow-boy pour emmerder les vigiles. C'est un choix!

Passons désormais à l'exposé des faits, Monsieur le Commissaire....

Au printemps 94, je vis à Londres depuis 8 mois et décidément, c'est pas une vie!J'avais prévenu mes parents, je pars mais je reviens très vite car finalement galérer à Bordeaux ou apprendre une langue étrangère pendant un an, le choix est vite fait. J'étais objecteur, à Bordeaux, ville bien agréable où la dernière partie de mon service civil me laissait suffisamment de temps pour les cafés, les clopes et le cinoche. Bien différent d' Evreux où il fallait trimer sans aucun remerciement.
D'ailleurs, on m'avait viré et j'avais donc dû déménager en urgence dans le Sud-Ouest.

Londres, donc. Sympa aussi. Parti avec un point de chute qui s'avérait être complètement bidon, je me débrouillais pour dégotter un boulot de serveur en quinze jours, room provided et 6 jours par semaine. Là, je devais vite comprendre qu'on était tous payés au black et que mes collègues n'étaient pas tous en règle. Des sans-papiers, quoi. Mais la vie passait pénard entre les services du matin, les services du soir et même les services tout court, la tchatche avec Peta (Australie), Kashka (Pologne), Faouzie (Alger), Antonio ou Roberto, je ne sais plus (Prof à Porto ou Lisbonne...), un colombien, une suissesse, un danois, une canadienne, des ouvriers écossais, des étudiants américains etc..etc...et une française!!!

Tous les matins la même vanne en achetant mes clopes: « Hi Greg! You want to strike your luck?! », et finalement, un jour il faut bien rentrer parce que les chiottes, les breakfast et les bronzes, ça commence à bien faire.

Mes emmerdes commencent, je crois, le jour où j'annonce à mon père que je vais m'installer chez lui quelques temps et chercher du boulot à Paris, que j'ai besoin de son aide, mais ça va: je suis de retour et en bonne santé. Ma mère, elle, n'a pas eu de nouvelles de tout le séjour, ce pot de colle. Elle s'est mariée avec un crétin qui se prend pour Léonard Cohen...et je ne suis pas d'accord du tout.

C'est alors, mon cher ami, que sur le pont du Ferry qui me ramène en France, attendant patiemment qu'un stagiaire en goguette se décide à lui adresser la parole, Zaïd, oui, Zaïd apparaît parmi les douaniers, me glisse un mot à l'oreille, reprend son vol et disparaît pour de bon. Je comprends avec effroi que je parle avec un vautour égaré dans le ciel de Portsmouth, comme si ma vie n'était pas assez bordélique à ce moment précis de mon existence... »ce qui ne veut rien dire » me répond-il du haut du clocher où il s'est déjà posté, et plus je l'entends plus il va s'éloigner, et plus il s'éloigne mieux je perçois ses paroles.

Disparu dans les airs, cet écho et ces yeux qui ne quittent plus alors que nous faisons route vers la France, je les entends m'alerter: « ils veulent te tuer! Ils iront jusqu'au bout! »

Aplati sur le cuir des banquettes, le temps de réagir et d'en griller une petite, la voix me dit » j'ai une petite histoire pour toi...tu vas bien rigoler.: regarde ce mec là-bas, un verre de Bailey's à la main: c'est Kim Crack, le fameux acteur Hollywoodien. Et l'autre en face, là, réclamant son café...Leister More, la petite star de la BBC...Un jour ou l'autre, tu auras affaire à eux. Mais ignore les, dans l'immédiat, je préfères te raconter leur histoire.
Beware, Kéblo...ne frappe jamais tes parents... autant se pendre ou se tirer une balle dans le pied: tu souffrirais moins.
Beware... »

Les trajets de l'époque dure des heures, il faut prendre des taxis et des trains, je ne sais pas si on avait inventé l'Eurostar à cette époque. Mais à peine arrivé à la gare de Rouen, sur les 5/6 heures, le réflexe est de manger bien français, boire un café serré et trouver ses clopes préférées.
Mon père arriverait deux heures plus tard: prévu comme ça, mais l'agent du coin ne l'entend pas de cette oreille et me contrôle, pour rien, en plein centre ville.
Il me demande si j'ai une arme sur moi...quelle idée! Et il fouille le sac vite fait, sans plus, le sac qu'il me reste avec deux jeans et quelques babioles, ma seule richesse après m'être méthodiquement départi de tous mes biens matériels les mois précédents mon départ.
Je suis ruiné, je n'ai rien vu mais cet homme, là devant moi qui m'accueille sans un sourire, mon père, allumera l'incendie, et sa femme, et sa famille qui visiblement n'était pas la mienne ne m'adresseront bientôt plus la parole que par la voix officielle ou bien pour m'insulter.
Salut-ça-va-et-toi-merci, monte-on-est-à-la-bourre, quand-même-deux-mois-sans-nouvelles et pour finir il-faut-pas-fumer-dans-la-maison. Madame déteste.

Point.

Mais Madame pourrait bien se prendre une claque, comme ton ex-femme le jour où je l'envoyais dans les roses après une de ses crises de nerfs, une de trop, encore le fric et ses histoires de playmates. Et toi aussi mon bonhomme, ça pourrait t'arriver, si tu continuais à poser des questions. Donc,un matin, lassé de ces tours de passe-passe et fouillant dans les poches de la vieille pour lui tirer 1000 balles en liquide, je descendais les deux étages de l'immeuble de cette petite ville de province, pensait à ma mère demeurée dans ses limbes et quittait pour de bon, sans mon sac, un pays qui n'était pas le mien: celui des chaines de télé et des querelles de couples, des Michel Sardou et des Oiseaux se cachent pour mourir, des gens toujours la gueule à l'envers dés qu'on leur sourit, des sermons, du bizness et des études supérieures. Direction la Bretagne, on verra bien et quoiqu'il arrive, on tombera pas plus bas.

De toute ma vie, j'aurais vécu une semaine à plein temps chez mon propre père. Jamais de vacances.
Zaïd, lui, semblait me prédire un destin similaire à ces effarés peuplant les asiles psychiatriques lorsqu'il m'apparut de nouveau, perché sur une ambulance, telle une figure de proue passant devant moi à toute vitesse, sans un regard pour son nouvel ami.

Je n'entendais rien ce jour là, sinon les sanglots dans ma gorge et les échos des forains débarquant sur la place du Marché alors qu'il s'agissait pour moi de me poster en stop au meilleur endroit.
Le pouce levé sur la Nationale, je calculais les heures de routes dont je devais m'acquitter avant d'accoster à l'hôtel le plus chouette, au grand air, là où la vie sourirait enfin.

Ce cirque devrait bien s'arrêter.

Kashka, Kate pour le Foreign Office, m'avait parlé d'un désert au large du Mont St Michel, l'Ile St Germain, une terre sans police mais peuplée de jeunes gens sympathiques, plus tous très jeunes du reste puisque sa grand-mère y avait passé les dernières années de son existence et y était enterrée. D'après elle, l'appel du large était plus fort que tous les patriotismes et bien que demeurée en contact avec la vieille garde des réformistes polonais, les révolutions devaient se faire au grand air. Au risque, sinon, de ne jamais advenir.

C'était parfait!

Au premier carrefour, je dévalisais la petite boulangerie de ses quelques sandwichs et boissons non alcoolisées et m'engouffrais à l'avant d'une camionnette sans facteur, espérant rejoindre l'autoroute la plus proche. Le mec, là, au volant, voulait bien m'y conduire à condition que je lise ses tracts mi-religieux mi-affolés-du-chef. J'en glissais une poignée dans ma veste, lui promettant de les distribuer dans toutes les boites de mon nouveau pays et même d'adhérer à son organisation si, par gentillesse bien évidemment, il voulait bien m'escorter jusqu'à la côte. D'où je n'aurais plus qu'à emprunter un nouveau ferry.

Chose promise, chose due, je lui laisserais le soin de m'envoyer la facture. Il acquiesçait et je pouvais gouter mes sandwichs en écoutant ses niaiseries sur la fin du monde et la retour du messie.
M'allonger sur sa paperasse, étirer mes jambes et me dire qu'une douche, un lit et des animaux sauvages m'attendaient quelque part sans que j'ai à me justifier devant un patron, un flic ou un conseil de famille.
J'avais tort, je devais bientôt m'en apercevoir alors que Monsieur l'enfoiré, profitant de mon inattention, me dépouillait sans vergogne de mes quelques économies et, feignant un ravitaillement, m'abandonnait sur le parking d'une station service sans personne pour m'indiquer où j'avais bien pu tomber.
Mais là, j'étais vraiment dans la merde, ruiné et plus rien à manger.
Clochard pas encore, mais à coup sûr sans domicile fixe, et pour quelques temps. Zaïd non plus n'étais pas toujours réglo. Je le cherchais en vain, scrutait l'horizon, fouillais les buissons -peut-être était-il mort, mais non, personne en vue. Je m'étais habitué à le voir apparaître à certains moments critiques et repensais à ces deux touristes, l'acteur et le journaliste, qu'il m'avait présenté la veille...Tout ceci semblait bien mystérieux, la nuit tombait mais il faisait bon et une pauvre chaise longue abandonnée là me tendait, pour ainsi dire, les bras.
J'avais faim mais pas la peine de rêver. Et puis quelle heure pouvait-il bien être? Ma montre aussi s'était arrêtée net devant les pompes à essence, comme mon existence, et réalisant que mes chaussures étaient toutes deux percées aux semelles, que ma ceinture avait craqué et qu'on m'avait aussi piqué mes papiers, je me roulais en boule sur le transat, me fixant pour objectif de trouver un toit des le lendemain matin, à Paris ou ailleurs, mais je ne finirais pas mes jours sous un carton ou même suicidé dans des toilettes publiques.

C'était non, point barre.

Le désert attendrait, comme moi.

C'était parfait.


Une inquiétude bien légitime

« - Comment ça, fou?!
-Sans aucun doute. Du reste, il parle tout seul depuis deux jours et dort sur les parkings, dans le métro et des fois chez ses potes. EN GROS IL SQUATTE. Même ses amis, enfin les petits rockeux du bahut, les branchaouis, même eux, ils le supportent plus. Il fume trop, tape dans la bouffe et claque le pognon qu'on lui prête dans les cinéma, les journaux...TU VAS TE BOUGER MARIE-PIERRE? Parce que moi je vais appeler les flics!!!
-Il est soigné au moins? On m'a dit qu'il avait vu des médecins, des psys quoi! C'est vrai ces conneries?
-Et ouais...et il appelle tout le monde à chaque fois: moi, Corinne, ou bien c'est les flics qui le ramassent dans le métro et vont faire chier ses potes à cause de ses notes de frais.
Parce qu'en plus, c'est le roi des restos-baskets. Enfin, c'est beaucoup plus élaboré: il mange, boit, fume un paquet à l'oeil et après il passe la nuit au poste. Comme ça il risque rien, car évidemment, tout le monde a compris qu'il était gentil, intelligent, travailleur mais un peu taré,quand même. Et très bien élevé, d'après le commissariat du cinquième, parce que tu penses bien qu'ils appellent à mon boulot maintenant. Donc toi, comme moi, comme ton mari, ma femme et toute la famille,et bah on passe pour une bande de salauds. Mais moi il m'a laissé des dettes, donc il ira se faire foutre. Adieu Marie-Pierre.
-Allo?... »

Le téléphone sonnait de nouveau à peine le combiné raccroché: c'était Philippine, une autre histoire d''amour, une autre qui avait mal tournée. Elle disait l'avoir hébergé dans sa maison nordiste mais, effectivement insupportable, le pauvre garçon avait de nouveau terminé sa course en foyers.
Il en avait fait plusieurs, puis avait disparu et là...plus de nouvelles pour personne. Oh non! Il est pas méchant. Mais il dort tout le temps, il raconte qu'on lui en veut, qu'on lit dans ses pensées, qu'il a faim, froid. Mais surtout: il dort! Donc c'était plus supportable, on est désolé pour vous mais là, ça devient un problème familial.

« -On peut plus rien faire, à part le voir crever dans le métro si personne réagit. »

Marie-Pierre déboucha une bouteille de mauvaise bière, ouvrit une boite de choucroute et malgré son cancer, alluma une énième cigarette. Son fils la faisait chier, en fait, avec ses problèmes! Après tout, ni lui ni son père ne l'avait jamais aimée. Ni supportée. Portant un verre à ces lèvres et savourant sa dose de nicotine, elle se disait qu'on avait bien le droit d'être chiante, mal élevée, hystérique même, du moment qu'on était mère de famille et qu'on tenait sa maison. En plus, mais bien sur ça n'avait rien à voir, son certif en faisait la moins cotée de la famille mais elle avait quand même finie directrice régionale, comme son père à elle et ça, personne lui enlèverait! A l'âge où son fils trainait dans le métro, elle gagnait déjà sa vie honnêtement, avait fait un enfant, une fausse couche et payait des impôts. Elle ne demandait rien à personne, surtout à des parents qui l'avait pour ainsi dire abandonnée à son sort dans un village de rase campagne, élevée par des vieux. Alors finalement, quand on est un mec et bah on bosse sur les chantiers, à l'usine ou au fret chez un déménageur, à la rigueur. Et c'était bien le genre de boulot qu'elle avait toujours dégoté à son fils, ce minet, quand lui rêvait de tours de monde ou bien se gavait de sa musique de merde.
Sans parler de tous ces types, sales types, qui s'amusaient à la cogner quand elle venait les faire chier. Des obsédés, de surcroit. Elle qui priait la vierge et jouait les dames catéchèses de sa progéniture. Dévote, consciencieuse et appliquée, elle avait bien le droit de leur raconter ses misères de temps à autres ou sa passion pour les coiffeurs et Richard Clayderman. Ou Cloclo. Et là, il fallait l'écouter, c'était la loi. Où alors les mecs avaient qu'à pas la peloter, en gros.


Le petit dernier, son dernier petit mari, tentait bien de se rebeller de temps en temps, mais comme elle l'avait lancé à la chasse de l'autre clodo, il avait de quoi s'occuper maintenant. D'une pierre deux coups: elle neutraliserait son rejeton et ça ferrait des sujets de conversation. On était sûr, comme ça, que plus personne irait déconner et on trouverait bien un toubib. Mais pas tout de suite.
Ces débauchés n'avaient qu'à bien se tenir, elle allait leur montrer la vie!!! Le bon Jojo, ses potes débiles, son pastis et ses jeux vidéos...Mon fils, avec sa troche de nana...

« -On va se revoir les garçons, la prochaine fois vous écouterez vos parents: pas de sexe, pas de drogue, pas d'alcool. »

La choucroute étalée dans l'assiette, elle pensait à sa propre sœur, elle-même mariée à un terroriste exilé en Allemagne, décédée récemment d'une méningite foudroyante: ça faisait un témoin en moins. Ne restait plus qu'à invoquer les drogues et les découverts, éloigner tous les amis de son fils de son périmètre et prévenir les services sociaux. Les notaires aussi, car elle avait aussi passé dix ans de sa vie à militer dans un parti politique et connaissait donc le maire de la ville. Avec qui elle se faisait prendre en photo sur le perron de l'Hôtel de Ville. Et hop, fini la cruche, la gourde, la pin-up des bals de campagne: on allait la craindre, elle pouvait disparaître. Elle mourrait seule, de toute les façons, car personne ne l'aimait. Mais sur sa tombe, elle imaginait l'agitation des pantins pris au piège de son petit manège, quand son fils déchu devrait dire la messe devant les amis réunis, de crainte d'être de nouveau ridiculisé. Sous l'effet de l'alcool, elle imaginait leur têtes quand devant la presse locale et les huiles du département, ses quelques amants devraient déclarer sur l'honneur qu'il comptait pour elle plus que n'importe qui, que les joints et les filles lui avaient tourné la tête mais qu'elle avait réussi, elle, à redresser la barre, du haut de ces lunettes Cardin et de ses maigres économies. Il avait des amis sincères , un travail honnête, et tous s'occuperaient de sa santé et de ses héritages.Célibataire, il n'aimait pas les femmes, ou ne pouvait pas, on lui avait jamais demandé. Souriant à l'évocation mentale de son heure de gloire, elle se disait qu'elle avait bien le temps et s'envoyait un café bien serré sans même prêter attention a son mari qui, inquiet de la tournure que prenait cette affaire, commençait à la questionner. Répondant mécaniquement des banalités du genre « dépression aigüe » qui contentait tout le monde, insistant sur le fait qu'elle était elle-même en phase de rémission mais qu'elle allait faire attention, elle imaginait le malaise général quand cinq, dix ou quinze ans après elle lèguerait finalement sa fortune à son gamin débile, son gamin débile à une famille de merde et sa réputation au curé de la paroisse.

En fait, elle avait déjà gagné. Elle pouvait donc tolérer une turlutte, histoire d'amadouer le futur maton de son enfoiré de gamin. Et ça aussi, elle y avait pensé mais dans l'immédiat, elle observait le silence et la situation.

Elle se vengerait de tant d'irrévérence...

Le plan était simple, car Marie-Pierre savait faire les comptes, à force de vendre des maisons a ces enfoirés de parisiens: vu son standing, sa bagnole et ce qu'il restait de la mercerie, ce qu'IL avait remboursé, les dix ans de pensions alimentaires, les 5 ans de fac et les taux des placements en cours, étant donné également que le manoir de la vielle ne valait plus rien et qu'en plus ils en piqueraient la moitié pour services rendus, ou plutôt pour motif idéologique, à part le loto ou un oncle d'Amérique c'était pas l'héritage de Jean-Luc qui ferrait vivre son gosse quand elle l'aurait récupéré. Elle? Ruinée, alors les juges n'auraient plus qu' à prononcer une mesure de protection, qu'elle assumerait bien volontiers, et il lui serait facile de boucler ce petit merdeux, le coller aux allocs et lui aménager un dortoir.

Où il pourrait finir ses jours.

Jojo, lui, jouerait les gardes du corps: le mioche était nerveux, on ne sait jamais. De là, elle pourrait enfin jouer à la poupée avec son gogol de mouflet, passer ses nerfs et mourir tranquille en sachant que ce petit mec finirait sa course entre ses guitares et ses bandes dessinées où, à la rigueur, employé en Esat et logé en famille d'accueil.Il restait pas deux briques, on vit pas avec des cacahuètes. Donc, elle allait sacrifier sa retraite à s'occuper du schizo, comme sa jeunesse à vendre des boutons de culottes.Rien à fouttre!!!! Quand aux amis, à la famille et aux collègues de boulot, fallait pas les pousser pour qu'ils se débarrassent de l'emmerdeur en chef et le balancent dans le métro: elle était mère, enfin, et comptait bien en profiter pour jouer les directrices de casting. Le maton, lui, s'endormait, visiblement satisfait de sa petite gâterie alors qu'elle se resservait un cognac et grillait une clope sur le perron de la maison silencieuse et qu'elle comptait bien animer un peu de ses jacasseries quotidiennes, quand la tribu au complet lui réclamerait sa part de ragots et qu'elle leur compterait ses exploits de mère dévouée mais comblée, comblée de retrouver son petit artiste à qui elle pardonnait tout, même le reste et regardez comme il a changé: aujourd'hui il joue du Patrick Sebastien et chante la Marseillaise tous les jours au lever du soleil.
Elle inventerait, au besoin, mais en plus, maintenant c'était chambre à part.
Pas le temps, pas besoin, pas les moyens.

Basta.

Kéblo, lui, avait depuis longtemps déserté les douches de son hôpital, parlait aux anges et se nourrissait finalement des parasites qui lui infestaient les cheveux, la barbe et lui rongeaient l'anus.N''espérant plus rien ou pas grand-chose de la vie, surtout pas que ses dernières relations alertent un médecin, les pompiers ou les flics, il errait des journées durant dans le métro parisien, la nuit aussi, parfois, mais préférait rentrer tous les soirs à Nanterre, tard le soir, et supporter les fachos, les pervers et les alcooliques de ce foutu bordel.Adopté par les africains, il subissait Traoré et ses fables et voyait tous ces types pour ainsi dire satisfaits de leur sort et pas pressés d'en changer.

Zaïd, on ne le voyait plus et même, j'avais dû rêver ce truc de fou: m'installer en plein Paris, chez moi, toucher les allocs et m'inscrire à l'ANPE, rendre des c.v, travailler....ça devait pas être pour moi et j'étais condamné à courir sous la flotte les soirs de pleine lune, à crever sous la chaleur des Tuileries ou bien à prendre des douches à quinze ou vingts avant mon café dégueulasse, je taxais des cigarettes aussi....

Mais Traoré parlait du pays, les polonais gerbaient leur vodka et le petit papy, là-bas au fond, étendait son costard tous les soirs à la fenêtre condamnée et se préparait chaque semaine, rasage, shampooing et deux doigts d'eau de cologne. Sa fille, sa nièce ou une assistante sociale venait le chercher pour deux jours, l'emmener Dieu sait où, et le ramenait le dimanche soir au même endroit, à deux pas d'une fac de philo, dans un trou planqué au fond d'une impasse.

On fêtait ce soir là l'élection d'un nouveau Président et si je connaissais encore mon prénom et celui de mes parents, je n'étais plus sûr ni du lieu ni de ma date de naissance, alors qu'en Angleterre se préparait l'Euro 96, qu'on pensait déjà au Mondial et, surement, déjà, à la fracture sociale.

Le pouvoir d'achat, on allait aussi l'inventer juste pour moi.


Tour Bus

Il faut y aller, à Nanterre, c'est pas la porte à côté et pour ça, les chauffeurs font le tour de Paris, aller et retour, deux ou trois fois dans la journée.
On vous ra masse en général avec des gants, on vous palpe et on vous embarque. Moi, la première fois, je pissais tranquille, planqué gare du Nord et personne m'a demandé mon avis. Papiers? Et hop, tu te retrouves avec les alcolos, les toxicos, les fous et là-dedans, ça pue et ça gueule. Des fois ça gerbe. On a aussi des strip-teases, des scènes de ménages et des bastons régulières.
T'y passes la journée, mais le pire, c'est l'odeur: une vraie ménagerie alors le soir, une fois rentré, t'as pas trop envie de te taper les playboys sous la douche, et méchants en plus.En période de chaleur, c'est tout simplement insupportable, et des mecs se soulagent et fument leurs roulées sous ton nez.T'as pas le choix et t'as beau dire que t'es mieux dans le métro, ils veulent rien entendre: en taule.
T'as encore rien fait, mais tu déranges les gens. Tous ces foyers sont les mêmes, à Paris ou à Lille, et je pense même partout, en France ou ailleurs en Europe.. Bien sûr, parfois la bouffe est un peu moins dégueulasse, les toilettes un peu plus propres mais dans l'ensemble, c'est vrai qu'on est mieux dehors, sauf par grand-froid ou bien, au contraire, à supporter la canicule sur un banc, comateux et suant comme un bœuf.

Le Chapsa, un cas particulier? Je n'en suis pas certain. A Roubaix, ou peut-être à Lille, les pensionnaires fumaient leurs pets et devenaient intenables passée l'heure de dormir. Agressifs, violents parfois et souvent cyniques et arrogants. Comme à Navarre. L'humanité ne prend pas dans ce genre d'endroits, ni en garde à vue. La solidarité des clochards, les putes au grand cœur et le dévouement des personnels affectés, c'est pour les journaux et négocier les heures sup. Ici, tu trimes
pour garder ta chaise, ton lit et ton honneur. Entre eux, parfois, les pauvres sont plus odieux qu'une armée de Sarkozystes au salon de l'Agriculture. Ils volent, mentent, insultent et trempent dans toutes les magouilles.

Tu ne sais jamais, le matin au lever, si tu finiras la journée vivant. Ca commence dans le métro, quand les surveillants nous lâchent pour la journée, et les blagues racistes, homophobes et bien grasses fusent le long des quais jusqu'à l'intimidation pure et simple. Alors tu changes de rame et là, il faut supporter les ambulants, mendiants, chanteurs de variét et séropositifs. Au premier contrôle, tu dégages sur le champs, et t'as la journée à glander dehors, sans rien. Il est 8 heure et ça dure depuis bientôt un an. Donc, Beaubourg, c'est pratique pour lire les journaux, un bouquin et taxer des clopes sur la passerelle de la BPI. Et là, bah t'es comme les autres, les casses-couilles, les clodos, quoi!!! Mais t'as pas le choix. Un jour on a plus voulu de toi, et c'est devenu de plus en plus compliqué de te faire rentrer. Tu sais bien, de surcroît, que c'est pour t'emmerder et qu'il faudrait supporter la morale de tel ou tel petit chef. Et même, tu penses plus à rien, on te parlerait du retour du Punk, de la fin du monde ou on te lirait l'annuaire, idem.

Tu les lis, toi, les annuaires, et personne répond; ou bien pas trop, ou comme ça mais on a ses problèmes. T'appelles un pote, une ex, ta famille, tes parents, les toubibs...On te fait déplacer de temps en temps mais tu vois bien que tu déranges. Et puis t'as plus la sécu, plus de carte bleue -interdit bancaire, t'as maigri, tu tiens des propos à la limite de l'incompréhensible et personne voit rien. La pluie, le beau temps et la musique à la mode. Et surtout, t'as plus de parents, et donc on considère qu'on peut rien faire pour toi. Passé 25 balais, moi je l'ai mal pris. Le squat chez les potes, ça dure pas, les auberges non plus et t'es viré tout le temps. Avec la gueule en vrac, je servais des tartines au Carroussel du Louvre et distribuait des tracts au bagnoles, une idée de mon père, le petit génie. Avec une jambe en compote à frauder les transports en communs. Même pas de carte orange. Un soir, on t'explique que tu dois partir, quitter cette auberge où tu dois un mois de loyer et en plus t 'as pas le sourire, pas sympa, tu parles à personne.

Au matin, l'errance commence par une dernière cigarette.

Malgrès les appels, les kilomètres en train, toujours en fraude, et les explications que tu donneras à tout le monde, c'est bien ta mère qui te retrouveras dans cette porcherie, ce bordel, et qui se décidera à te trouver un psy mais évidemment, c'est plus la même histoire: t'en prends pour dix ans, et il faudra retrouver l'usage de la parole, tes esprits et l'envie d'en découdre.

Éventuellement, n'en déplaise aux laboratoires, quelques séances de psychanalyse et une cure de repos pouvaient régler l'affaire en moins de deux. Au lieu de ça, tu commences à galérer avec tes traitements et la discipline de fer imposée par quelques spécialistes. Pas plus spécialistes que toi, en fait, mais plus riches et plus diplômés. Ils savent, tu la boucles. Point barre.

Jojo, Marie-Pierre et les autres pouvaient bien jouer les andouilles, te raconter la vie et passer en visite, on prendrait même pas la peine de te signifier que oui, mon gars, c'est fini pour toi....maintenant t'es handicapé et estime toi heureux, comme on dit: tu pourrais être mort!!!

On a fait de toi un délinquant et un malade chronique et regardez en plus c'est vrai, il a battu sa mère, il fait la manche et il fume en cachette.

Casse-toi maintenant.

Zaïd, lui, poursuit son vol par delà les salles de rédactions et ni Kim Crack, ni Lester More ne sauront jamais rien des histoires qu'il raconte aux indics de la médecine royale. Ces deux clowns, qui exercèrent dans des vies antérieures les professions de flics, beau-parents et psychiatres, dissertent plus qu'à leur tour des méfaits conjugués des toxines et des pertes de repères, valeurs en baisse -esthétiques, morales, boursières.

Et on prie pour ton âme.

Fin.